La famille Mathieu vit dans 15 m2, sans eau ni électricité. Toutefois, le père a installé un panneau solaire qui permet d'éclairer la pièce durant quelques heures. Un petit groupe électrogène en service de 20 heures à 22 heures alimente la télévision.«Il pleuvait fort sur la grand-route... Un petit coin de parapluie, contre un petit coin de paradis... » Quelque chose de Brassens et de son « Parapluie » semblait rythmer notre périple sur cette chaussée, transperçant la campagne pugétoise, où nous allions à la rencontre d'une famille en détresse vivant à quatre (le père, la mère et deux adolescents de 15 et 16 ans) dans un minuscule cabanon d'à peine 15 m2.
Là, entre quatre murs suintant l'humidité, depuis plus d'un an, la famille Mathieu survit. La pièce unique est propre, on aurait même pu dire coquette si elle avait été dotée de l'eau courante et de l'électricité. Ce qui n'est pas le cas.
La galère dure depuis plus de quatre ans
Car ce local n'est autre qu'une vieille baraque agricole - prêtée gracieusement par un agriculteur - à laquelle le père de famille, maçon de son état, a apporté un zeste d'habitabilité.
« On s'efforce de vivre dignement, mais c'est difficile. Surtout avec un demi-salaire. En effet, j'ai un CDI à mi-temps chez un artisan en maçonnerie, Cela fait déjà plus de quatre ans qu'avec ma femme et mes enfants nous n'avons plus de toit. La galère a commencé en 2004, nous demeurions en HLM à Hyères ; à l'époque, j'étais agent d'entretien à l'hôpital. Victime d'une grave dépression nerveuse, j'ai perdu mon emploi et les dettes se sont accumulées. On a alors quitté l'appartement pour emménager dans un petit camping-car. Croyez-moi à quatre dans autant de mètres carrés ce fut l'enfer. On a bien tenté de solliciter de l'aide auprès des municipalités mais en vain. Comme nous allions de parking en parking sans posséder d'adresse fixe, les élus nous disaient : on ne peut rien pour vous, car vous n'habitez pas dans la commune. »
Patrick s'interrompt. Évoquer cette période lui est douloureux. Car la vie n'a pas fait beaucoup de cadeaux à cet homme de cinquante ans originaire de la région parisienne.
« Mickaël va perdre la vue »
Dans la pièce exiguë, blottie dans un coin du minuscule canapé qui leur sert de lit, son épouse prend la parole : « Depuis longtemps, autour de moi tout est gris. Mon fils souffre d'une rétinopathie pigmentaire (1). Il n'existe aucun traitement et les spécialistes que nous avons consultés au centre hospitalier national d'ophtalmologie des quinze-vingts disent que Mickaël va perdre la vue. Aujourd'hui, il ne distingue plus les couleurs et son champ de vision est de plus en plus réduit. Les médecins recommandent d'habiter en ville afin qu'il puisse se familiariser avec son environnement. On a aussi réussi à lui faire faire des lunettes spéciales pour l'été. En revanche, on n'a toujours pas celles pour l'hiver. Pourtant, nous avons rempli la demande auprès de l'assistante sociale (2) en septembre. »
« Il y a beaucoup de gens avant vous »
Mickaël, excellent dessinateur - ses dessins habillent les murs de la pièce - sait que demain il ne pourra plus assouvir sa passion. Qu'importe. Drapé dans une dignité doublée d'un courage magnifique, il évoque son avenir : « Avant de devenir aveugle, j'aimerai voir mon futur lieu d'habitation. Je vais aussi apprendre le Braille et suivre des cours d'informatique pour trouver plus tard un métier compatible avec mon handicap. »
Lors des récentes inondations, l'assistance sociale les a installés trois jours à l'hôtel. « Elle nous a eu aussi un colis de Noël et un bon pour acheter une bouteille de gaz afin de nous chauffer. Au sujet d'un logement, elle dit qu'il y a beaucoup de gens avant nous sur sa liste. »
Patrick aurait sans doute renoncé à lutter s'il n'y avait pas eu ses enfants scolarisés à domicile dans le cadre du Cned (Centre national d'enseignement à distance).
Des enfants qui dorment entassés dans une mezzanine bricolée, tapissée d'humidité, où la position debout est interdite.
Une situation à la Zola en plein XXIe siècle. Gageons que les autorités (lire l'encadré) que nous avons alertées parviendront à rendre à cette famille sa dignité et lui offriront un minimum de confort de vie. Elle n'en demande pas plus.
1. La maladie se caractérise par une baisse de vision bilatérale très lentement progressive, surtout marquée sous faible éclairage (héméralopie) en phase de début. Peu à peu, la vision s'amenuise et le sujet porteur de l'affection éprouve de plus en plus de difficulté à la lecture ; en fin d'évolution celle-ci devient impossible en raison d'une amputation de tout le champ visuel central (scotome central).
2. L'assistante jointe par téléphone a refusé, au motif du secret professionnel, d'évoquer ce dossier.